Flock : quand la surveillance automobile devient un enjeu de politiques publiques

Aux États-Unis, une caméra posée sur un poteau au bord d’une route ne se contente plus d’enregistrer un numéro de plaque. Reliée à des milliers d’autres, elle alimente un maillage capable de reconstituer les trajets d’un véhicule d’une ville à l’autre. Les caméras Flock sont ainsi devenues, en quelques années, une infrastructure de surveillance distribuée, et elles placent les politiques publiques face à des questions très concrètes : qui peut consulter ces données, pour quel motif, avec quel contrôle et quelle sanction en cas de dérive ? En 2026, des abus présumés et des ruptures de contrats ont donné à ce débat une ampleur inédite, bien au-delà du cercle habituel des défenseurs des libertés numériques.

De la voiture cambriolée au réseau national

L’histoire de Flock Safety commence comme tant de récits de la tech : par une frustration personnelle. Née à Atlanta en 2017, l’entreprise a été fondée par trois étudiants de Georgia Tech, Garrett Langley, Paige Todd et Matt Feury. Langley, aujourd’hui dirigeant de la société, raconte avoir vu des voitures cambriolées chaque week-end près de son domicile. Lorsqu’il a appelé la police, on lui a répondu qu’il n’y avait pas grand-chose à faire sans les numéros de plaque des auteurs. Ingénieur, étranger au monde de la sécurité publique, il a eu l’idée d’installer des caméras de lecture de plaques dans les quartiers.

Le premier prototype avait de quoi faire sourire au regard de l’infrastructure actuelle : un téléphone alimenté par un panneau solaire, fixé sur un lampadaire, qui photographiait les voitures de passage. Les trois fondateurs ont d’abord vendu leur dispositif à d’autres copropriétés et communautés résidentielles. Puis, à partir de 2020, les services de police locaux se sont emparés de l’outil. Ce basculement est décisif : les caméras ont quitté les propriétés privées pour s’installer dans l’espace public, là où chacun circule sans avoir rien demandé.

Flock n’est pourtant pas seule sur ce marché. Axon, Motorola Solutions ou Verkada proposent depuis longtemps des solutions comparables. Son avantage tient moins à une prouesse technique qu’à un déploiement rapide, à un coût abordable pour les collectivités et, surtout, à l’interconnexion des appareils. Les ordres de grandeur donnent la mesure du phénomène.

Indicateur Situation en 2026
Caméras déployées 120 000
Couverture géographique Tous les États, sauf l’Alaska
Services de police clients Environ 7 000, soit quelque 40 % des services du pays
Valorisation de l’entreprise Plus de huit milliards de dollars

Ces chiffres expliquent pourquoi le sujet dépasse la simple anecdote commerciale. Lorsqu’un fournisseur privé équipe près de la moitié des services de police d’un pays, ses choix de conception deviennent, de fait, des choix de société.

Une caméra qui décrit plus qu’une plaque

On résume souvent ces appareils à leur fonction première : la reconnaissance automatisée des plaques d’immatriculation, ou ALPR. C’est bien le point d’entrée de la recherche, mais l’analyse des images ne s’arrête pas là. Elle peut aussi relever la couleur, la marque et le modèle d’un véhicule, repérer un autocollant, des dommages sur la carrosserie ou même un objet visible à l’intérieur. Ce que la caméra enregistre n’est donc pas une simple suite de caractères, mais un faisceau d’indices visuels qui permet de distinguer un véhicule parmi des milliers d’autres.

Les informations sont conservées pendant trente jours. Durant cette période, un service de police peut rechercher une plaque ou des caractéristiques de véhicule, puis créer une alerte si celui-ci repasse devant une caméra. Il serait inexact d’affirmer que chaque appareil suit en continu une personne identifiée. En revanche, mises bout à bout, les observations permettent de reconstituer des passages à différents endroits et à différents moments, pour peu que les données soient accessibles à l’utilisateur.

Il faut aussi éviter la confusion avec la reconnaissance faciale. Les capacités décrites ici portent d’abord sur les véhicules et sur ce qui est visible dans leur environnement. Mais cette distinction ne rend pas la technologie anodine : les déplacements trahissent des habitudes, des fréquentations, parfois des convictions. Sans qu’aucun visage soit identifié, la collecte systématique de traces de mobilité en dit déjà beaucoup sur la vie de chacun.

L’interconnexion, véritable produit de Flock

Si la caméra est l’objet visible, le réseau est le produit réel. Les données consultables par un service client ne se limitent pas nécessairement à celles collectées dans sa propre commune. Lorsque les paramètres d’accès le permettent, une recherche peut porter sur les relevés d’autres communautés équipées, jusqu’à couvrir une grande partie du territoire. Un policier peut saisir une plaque, une description ou programmer une alerte sans négocier, pour chaque enquête, un échange avec chaque juridiction traversée par le véhicule.

Cette puissance a une contrepartie institutionnelle. Les clients peuvent restreindre l’accès à leur réseau local, mais ils renoncent alors à la recherche nationale sur les caméras concernées. Selon le dirigeant de Flock, la grande majorité d’entre eux opte pour l’accès élargi. Un réglage technique, effectué parfois au moment de la mise en service, devient ainsi une décision de portée publique : il détermine si des données collectées dans une ville peuvent servir une enquête menée à des centaines de kilomètres.

Un simple paramètre d’accès décide si les traces de mobilité d’une commune restent locales ou rejoignent un réseau national.

L’expansion de l’entreprise a également rencontré des obstacles très terre à terre. Au début, Flock a installé des caméras dans des emplacements inhabituels, notamment sur des routes rurales, parfois sans avoir obtenu les autorisations requises par les autorités responsables des transports. Elle a ensuite été confrontée aux règles d’occupation de ces espaces. Aujourd’hui, les emplacements sont définis avec les clients et font l’objet des autorisations nécessaires. L’épisode rappelle qu’une infrastructure privée posée dans l’espace public ne relève pas seulement d’un contrat entre un fournisseur et une police : elle engage aussi les règles locales d’installation et l’acceptabilité sociale de la surveillance.

Politiques publiques : qui fixe les limites ?

Pour comprendre la trajectoire de Flock, il est utile de regarder du côté de Ring. Cette start-up, rachetée par Amazon en 2018, a bâti un réseau de vidéosurveillance de fait grâce aux sonnettes connectées achetées par des particuliers. Des services de police partenaires pouvaient accéder à des images, et certaines municipalités ont même subventionné l’achat d’appareils par leurs habitants, y voyant un investissement de sécurité moins coûteux que la construction d’un dispositif public. Mais Ring a connu des revers : en janvier 2024, l’entreprise a dû désactiver la fonction « Request for Assistance » de son application Neighbors, qui permettait aux policiers de solliciter des vidéos et des informations. Les risques pour la vie privée et les biais raciaux associés à ces usages avaient été dénoncés dès 2021.

L’histoire ne s’arrête pas là. Une fonction similaire, « Community Requests », a été relancée en septembre 2025 dans le cadre d’un partenariat avec Axon. Un accord conclu avec Flock en octobre 2025, qui prévoyait notamment l’intégration de la reconnaissance des plaques à cette fonction, a pris fin en février 2026. La rupture est intervenue après la polémique née d’une publicité diffusée pendant la mi-temps du Super Bowl, perçue comme le signe d’un développement possible de la reconnaissance faciale. Le cas illustre une leçon précieuse : la confiance dans un produit dépend non seulement de ce qu’il fait aujourd’hui, mais aussi de la trajectoire que ses partenariats laissent entrevoir.

Pour comparer les cadres institutionnels sans transposer mécaniquement les règles américaines à la France, on peut consulter notre dossier sur les politiques publiques françaises liées au secteur de la Tech. Aux États-Unis, la fragmentation entre villes, comtés et États rend particulièrement déterminants les choix de chaque client. Une commune peut décider d’ouvrir ou de limiter les échanges de données, mais l’existence d’un réseau national rend les conséquences de cette décision plus larges que son seul territoire.

La question centrale est celle de la responsabilité. Flock indique que ses clients contrôlent les accès et les finalités des recherches, et qu’ils doivent respecter le droit applicable. Cette obligation ne garantit pourtant pas, à elle seule, une vérification indépendante de chaque requête ni une sanction effective en cas d’abus. Le fournisseur conçoit et administre l’outil ; le service de police choisit des réglages et autorise des utilisateurs ; les autorités publiques fixent le cadre juridique. Si chacun renvoie la responsabilité à un autre niveau, les personnes surveillées n’ont guère de visibilité sur la manière dont leurs déplacements ont été recherchés.

Des abus présumés, des conséquences bien réelles

Les dérives ne relèvent pas de l’hypothèse d’école. En mai 2025, un policier du Texas a été mis en cause pour avoir utilisé l’accès national aux données afin de localiser une femme ayant eu recours à une interruption de grossesse. Les recherches auraient porté sur des États où l’avortement est légal, notamment l’Illinois et l’État de Washington. Le dirigeant de Flock a contesté l’interprétation de l’affaire, mais des documents judiciaires ont servi à étayer les faits rapportés. Le cas montre qu’une recherche lancée dans une juridiction peut viser une personne qui a voyagé dans une autre, où les règles diffèrent profondément.

Le second risque est plus intime : l’usage personnel d’un outil professionnel. Au moins cinquante policiers américains ont récemment été accusés ou poursuivis pour des usages abusifs de lecteurs de plaques, et quarante-six de ces affaires impliquaient le logiciel de Flock. Dans plus de la moitié des cas, la personne visée était une épouse, une compagne, une ancienne partenaire, le nouveau compagnon d’une ex-partenaire ou une femme que l’agent souhaitait rencontrer. Ces chiffres renvoient à des accusations et non à autant de condamnations, mais ils révèlent la fragilité du contrôle interne lorsqu’un instrument de police peut devenir un instrument de traque.

Quand l’accès professionnel prolonge l’emprise

Au Kentucky, un policier a été arrêté après avoir effectué plus de 200 recherches dans la base de Flock pour suivre son ancienne compagne. Il aurait également exercé du harcèlement et proféré des menaces, ce qui a conduit la femme à demander une protection. Dans un tel contexte, la base de données renforce un rapport de pouvoir déjà dangereux : une information dispersée dans l’espace public, inexploitable à l’œil nu, devient un moyen de localisation récurrente entre les mains de quelqu’un qui dispose d’un identifiant.

Le cas des autorités fédérales d’immigration

Reste la question de l’accès des autorités fédérales, en particulier de l’ICE. Flock affirme que cette agence n’est pas un partenaire et que le partage avec les agences fédérales est désactivé par défaut. Elle précise toutefois qu’elle ne peut ni empêcher un client de collaborer avec une agence fédérale, ni modifier le choix d’une communauté. Une administration locale peut donc autoriser un accès, ou extraire des informations pour les transmettre. La désactivation par défaut réduit le risque, mais elle n’équivaut ni à une interdiction ni à un mécanisme de contrôle indépendant.

Des garde-fous techniques ne remplacent pas le contrôle

Face aux critiques, Flock met en avant des dispositifs de surveillance des usages. Certains doivent alerter les services lorsqu’un agent effectue des recherches inhabituelles ou sans rapport apparent avec une enquête officielle. L’entreprise indique aussi avoir prévu des restrictions pour les recherches liées à l’avortement, afin qu’elles ne soient possibles que dans les États où cette pratique est illégale. Ces protections peuvent aider à repérer des anomalies, mais leur efficacité dépend de leur paramétrage, de la qualité des alertes et, surtout, de la capacité des responsables à les examiner et à agir.

Une mise à jour récente a introduit FreeForm, qui autorise des recherches en texte libre dans la base. L’agent peut désormais saisir une description de véhicule ou de personne plutôt que de fournir uniquement une plaque. Un système d’intelligence artificielle analyse la requête et génère des avertissements, notamment sur le caractère potentiellement incomplet ou inexact des résultats. Il examine aussi la description au regard de catégories sensibles : la race et la religion sont interdites comme critères, tandis que les expressions politiques, sociales ou culturelles ne bloquent pas automatiquement la recherche.

Cette nuance soulève un enjeu à la fois constitutionnel et opérationnel. Aux États-Unis, l’expression politique bénéficie d’une protection forte au titre du premier amendement. Or une description liée à une activité militante ou culturelle peut devenir un critère de recherche plutôt qu’un motif de blocage. Et une alerte automatisée n’est pas une interdiction : si elle n’oblige pas l’agent à justifier sa requête et ne déclenche aucun examen humain, elle reste un avertissement que l’on peut balayer d’un clic.

Ces garde-fous logiciels ne règlent donc pas la question de la gouvernance. Il faut savoir qui peut ouvrir un compte, quelles justifications sont exigées, quelles recherches sont conservées pour audit, qui lit les alertes et quelles conséquences suivent un usage injustifié. Il faut aussi que le public puisse connaître les règles locales d’accès et contester les usages qui le concernent. Sans transparence ni contrôle extérieur, l’autosurveillance par les clients revient à demander aux institutions utilisatrices de juger seules leurs propres pratiques.

Le débat autour de Flock dépasse ainsi le choix d’un fournisseur de caméras. Il interroge la manière dont une technologie privée devient une infrastructure de sécurité publique, la durée de conservation des traces et l’équilibre entre coopération policière et libertés individuelles. Ces caméras peuvent aider à retrouver un véhicule recherché, mais leur interconnexion multiplie aussi les occasions de détourner une recherche ou d’en étendre le périmètre. Pour que la sécurité ne glisse pas vers une surveillance sans limites, les règles d’accès, les audits et les responsabilités devront être aussi visibles et robustes que le réseau lui-même : c’est désormais aux politiques publiques de les inscrire dans le paysage, aussi sûrement que ces caméras le sont déjà au bord des routes.

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